La conférence organisée par la Commission Épiscopale Justice et Paix du Burundi (CEJP Burundi) à l’occasion de la Journée internationale des droits de la femme a connu un moment particulièrement marquant lors de la session d’échanges avec le public.
Dans la salle attentive, où se mêlaient responsables d’institutions, représentants d’organisations de la société civile, partenaires internationaux et citoyens engagés, une femme sourde-muette s’est levée pour prendre la parole.
Grâce au dispositif d’interprétation en langue des signes mis en place par les organisateurs, elle a pu exprimer une préoccupation profonde :
comment la loi protège-t-elle les personnes handicapées, en particulier les femmes sourdes et muettes, lorsqu’elles sont victimes d’agression ?
La question, traduite devant l’assemblée, a immédiatement suscité un silence dense dans la salle. Beaucoup ont compris qu’au-delà d’une simple interrogation juridique, c’était une réalité douloureuse qui venait d’être mise à nu.
Dans sa réponse, l’un des intervenants a rappelé que la législation prévoit des circonstances aggravantes lorsque la victime est une personne vulnérable, notamment un enfant, une personne en situation de handicap ou une personne en position de faiblesse.
Dans ces cas, les peines prévues par la loi peuvent être alourdies afin de mieux protéger les victimes.
Mais la discussion ne s’est pas arrêtée là.
Car la femme qui avait posé la question a exprimé une difficulté bien plus concrète, presque invisible dans les textes de loi.
Pour une personne sourde et muette victime d’agression, accéder à la justice reste un parcours semé d’obstacles.
Ne pouvant pas communiquer oralement, elle doit souvent faire appel à un interprète en langue des signes pour l’accompagner dans toutes les étapes de la procédure : porter plainte, expliquer les faits à la police, témoigner devant les autorités judiciaires.
Or ces interprètes sont encore rares au Burundi.
Et comme tout ce qui est rare, leur service devient souvent coûteux et difficile à mobiliser.
Autrement dit, pour certaines victimes, la justice peut exiger des moyens qu’elles ne possèdent pas.
« Comprenez-vous les souffrances que cela représente ? » semblait dire la question qui planait dans la salle.
Face à cette réalité, plusieurs participants ont reconnu la nécessité d’aller plus loin que les principes juridiques et de réfléchir aux conditions concrètes d’accès à la justice pour les personnes handicapées.
Un point mérite toutefois d’être souligné.
Lors de cette conférence, la CEJP Burundi avait pris l’initiative d’installer un dispositif d’interprétation en langue des signes, permettant aux personnes sourdes et malentendantes de suivre les débats et d’y participer activement.
Un tel dispositif reste encore très rare dans les conférences et rassemblements organisés à Bujumbura et au Burundi en général, où l’accessibilité pour les personnes vivant avec un handicap demeure souvent insuffisante.
Cette attention à l’inclusion a permis que cette question essentielle puisse être entendue par tous.
Et c’est justement dans cet esprit qu’une recommandation courageuse et porteuse d’espoir a émergé au cours des échanges.
Alors que certains textes juridiques ne sont pas encore disponibles en kirundi pour faciliter leur compréhension par tous les citoyens, des participants ont proposé que les lois et textes relatifs aux droits humains puissent également être transcrits en braille, afin de permettre aux personnes malvoyantes d’y accéder directement.
Car une justice véritable ne se limite pas à exister dans les textes.
Elle doit pouvoir être comprise, accessible et exercée par tous, y compris les personnes les plus vulnérables.
Ce moment d’échange a rappelé à l’ensemble des participants que la protection des droits des femmes ne peut être complète sans une attention particulière aux femmes vivant avec un handicap.
Dans la salle, les visages étaient attentifs, parfois graves, parfois émus.
Car derrière cette question posée avec courage, c’est toute une réalité silencieuse qui venait de trouver un espace pour être entendue.
Et peut-être est-ce là l’un des sens les plus profonds de cette conférence :
faire en sorte que les voix que l’on entend le moins puissent enfin trouver leur place dans le débat public.